Yves Boccand, chef de bureau au service informatique de la Sécurité Sociale, était ravi : « Enfin, mon équipe est au top ! Les mails fusent, les rapports sont impeccables, et tout le monde a l’air en pleine forme. J’ai vraiment pris ça par un révolution managériale ». Un détail le surprenait tout de même : depuis des mois, ses collaborateurs qu’ils ne voyait quasi plus en présentiel, semblaient… trop efficaces.
Tout commence avec Antoine Martin, 47 ans, fonctionnaire modèle et jardinier passionné. Lassé de perdre son temps en réunions inutiles, il programme en secret un agent IA basé sur Open Interpreter pour répondre à ses mails. « Au début, c’était juste pour gagner du temps et arroser mes tomates en paix », confie-t-il, un rateau à la main, depuis son potager de Sologne. Mais très vite, ses collègues remarquent une étrange efficacité.
Jean-Claude Cruchol, son binôme, s’étonne : « Antoine répondait à 3h du matin, avec une précision chirurgicale. Même ses blagues sur les normatives européennes étaient drôles. Ça m’a mis la puce à l’oreille. » Ni une, ni deux, Jean-Claude installe à son tour un agent Mistral et y greffe une synthèse vocale imitant sa voix pour les appels téléphoniques.
« J’ai calé le ton sur “fonctionnaire blasé mais compétent”. Personne n’a rien vu. » S’en suivent Marion Lefèvre et Didier Pilon, séduits par l’idée de siroter des mojitos en télétravail pendant que leurs avatars numériques rédigent des notes de service.
Leur stratagème était bien huilé : des agents IA (Mistral, Claude, Perplexity et ChatGPT) répondaient aux mails, rédigeaient les notes, et simulaient même des échanges entre eux. « On a tout prévu : des réponses ultra-rapides, des fautes d’inattention crédibles, et un filtre “teint de bureau” en visio – pâle, cernes discrètes, air professionnel », explique Antoine, un pastis à la main, depuis sa résidence secondaire en Corse. « Yves croyait à une équipe surmotivée. En réalité, on était en train de faire la sieste ou de jardiner. »
Un chef aveuglé par l’illusion de la productivité
Les indices étaient pourtant là :
- Des réponses à 7 heures du matin : « Yves trouvait ça professionnel », rigole Marion, en train de préparer un apéritif.
- Des analyses trop parfaites : « Un jour, l’IA de Didier a sorti un tableau comparatif avec des couleurs codées. Yves a parlé de “progrès remarquable”. Nous, on a parlé de “bug de réalisme” », confie Jean-Claude.
- Une énergie suspecte : « En visio, on activait le filtre “mine sérieuse”. Yves nous complimentait sur notre “dynamisme”. Il ignorait qu’on était en train de faire une randonnée », avoue Antoine.
Le pot aux roses
Le système a failli s’effondrer lors de la « journée de présence obligatoire ». « Les IA n’étaient pas programmées pour ça. On a dû venir, et Yves a trouvé qu’on avait l’air en pleine forme », se souvient Marion. « Il a cru qu’on avait suivi un séminaire de motivation. » Mais alors que les quatre compères étaient en pause café, Yves a remarqué que les mails et les analyses continuaient d’arriver sur son écran. « C’est là que j’ai compris qu’il y avait un problème : mes collaborateurs étaient devant moi un café à la main, et pourtant les emails carburaient sans eux », raconte-t-il, encore incrédule.
Tout a basculé à cause d’une signature. « Un mail signé “Cordialement, Antoine” au lieu de son habituel “A+”. J’ai trouvé ça étrange, puis j’ai fouillé les logs. Et là… » Yves a découvert que ses collaborateurs n’avaient pas touché à leurs postes depuis des semaines. « Le game was over », résume Didier.
La CGT s’en mêle : « Trop de travail tue le travail ! »
Alertée par des rumeurs de « productivité anormale », la section locale de la CGT a saisi la direction. « Des collègues qui ne râlent pas, qui ne prennent pas de pause clope, et qui rendent des dossiers à l’heure ? Ça sent le travail dissimulé ! », a tonné un délégué syndical. « On exige une enquête : soit ces fonctionnaires sont exploités, soit ils sont déjà remplacés par des machines. Dans les deux cas, c’est inacceptable ! » Une motion a été votée pour « défendre les emplois humains contre la robotisation sauvage », sans se douter qu’elle visait… des IA.
Convoqués, les quatre acolytes ont tout avoué, sans remords. « On a juste optimisé notre temps. Le service n’a jamais aussi bien marché », a argumenté Antoine. « Vous préférez qu’on revienne au bureau et qu’on fasse semblant de bosser, ou qu’on continue comme ça et que tout roule ? », a enchaîné Jean-Claude. « …Gardons le système, mais ajoutez des bugs aléatoires pour que ce soit crédible », a conclu Yves, résigné.
Épilogue : La direction a validé le dispositif, sous réserve que « les IA fassent semblant de faire la grève un jour par trimestre, pour l’équilibre social ». « On leur programmera un module “revendications syndicales” », a promis Marion, déjà en train de réserver ses prochaines vacances.

