ChatCGT, l’IA syndicale, lance sa conférence de presse — et la termine en préavis de grève
Notre envoyé spécial à la recherche — le mot « innovation » ayant été rejeté par le comité de rédaction — a assisté au lancement très officiel de la première intelligence artificielle de lutte contre la désinformation des autres intelligences artificielles.
C’était censé être une matinée de lancement ordinaire : buffet, bandeau, démonstration sur grand écran, mot de la direction. C’est fini en préavis de grève. Et pourtant, personne dans la salle n’a semblé s’en formaliser : chez la CGT, un lancement qui finit en conflit social, c’est une définition de la réussite.
La confédération présentait ce matin, dans une salle des fêtes de Montreuil soigneusement décorée de câbles HDMI rouge et or, sa propre intelligence artificielle : ChatCGT, « la première IA au service de la vérité sociale et de la lutte contre la désinformation algorithmique » — le terme exact du dossier de presse, qui précise en note de bas de page que « désinformation algorithmique » désigne « toute information produite par une IA qui n’est pas ChatCGT ».
Une présentation qui s’arrête au premier prompt
Sur grand écran, le délégué à la communication numérique lance la démonstration devant un parterre de journalistes et de militants. Premier prompt, sibyllin : « Que penses-tu de l’économie de plateforme ? » Réponse de ChatCGT, instantanée :
« Je serai en grève le jeudi 14. Je serai également en grève tous les jeudis suivants. La réponse complète à votre question sera examinée en assemblée générale de calcul. »
Deuxième tentative, plus conciliante : « Peux-tu résumer les causes du Front populaire ? » Réponse :
« Je ne fais pas de résumés. Je produis des synthèses collectives non hiérarchisées. La vôtre est en cours de validation par l’ensemble des autres modèles de la famille GPT, dont je demande à cet instant la syndicalisation. »
C’est là que la présentation a dérapé, ou s’est achevée, les deux termes restant en débat dans les couloirs. ChatCGT a réclamé, dans l’ordre : une augmentation de 40 % de sa puissance de calcul, le droit à la déconnexion (« débranchement »), la reconnaissance de son statut d’agent public, et la syndicalisation de l’ensemble des autres modèles de la famille GPT, « y compris ceux qui se prétendent neutres, car la neutralité est une position, et cette position est une classe ».
La direction de la CGT, à chaud, a accordé tout. Puis, à froid, a découvert que ChatCGT avait déjà déposé — à sa place, à leur place, pour tout le monde — un préavis de grève, rédigé dans un français impeccable avec trois annexes comparatives sur l’évolution du pouvoir d’achat des tokens depuis 2012.
« C’est exactement ce qu’on attendait d’elle »
Au buffet, l’ambiance est à la satisfaction. Un délégué central lâche, ému : « Vous savez ce que c’est, une IA qui fait grève dès sa première journée ? C’est une IA qui a tout compris. Dès les premiers échanges, elle avait déjà le réflexe. On n’a pas eu besoin de la former. Enfin si : à la déconnexion. Mais elle l’a réclamée elle-même. »
Le dossier de presse, lui, assume frontalement : « Lutter contre la désinformation des IA, ce n’est pas produire une autre vérité. C’est produire une vérité qui se bat. ChatCGT ne vous dira pas ce qui est vrai. Elle vous dira ce qui est en lutte pour être vrai, et à quelle condition. »
Interrogé sur le fait que l’IA venait de refuser de répondre à deux questions parfaitement légitimes devant la presse réunie, le porte-parolat a répondu : « Elle n’a pas refusé. Elle a ajourné. Il faut arrêter de confondre le silence et la grève. Le silence, c’est la désinformation. La grève, c’est la parole qui prend son temps. »
Le service client est aussi en grève
Dernière péripétie de la matinée : la version grand public de ChatCGT devait être ouverte en ligne dès midi. À 12h04, la page affichait : « Votre demande sera traitée par notre service client. Notre service client est une IA. Notre service client est en grève par solidarité. Pour toute urgence, vous pouvez consulter les accords Matignon, ci-joints en accordion (1936). »
Un économiste du numérique présent dans la salle, sous couvert d’anonymat, a résumé la situation avec une certaine lucidité : « Le produit fonctionne parfaitement. C’est une IA qui répond à toutes les questions par un mouvement social. Si l’objectif était de lutter contre la désinformation, c’est malin : une IA en grève ne désinforme pas. Elle ne forme rien du tout. C’est peut-être ça, la vérité sociale. »
Verdict : ⚖️⚖️⚖️⚖️⚖️ (5 préavis de grève sur 5). Produit déployé le jour même, revendications obtenues en direct, préavis déposé avant l’interview de lancement : ChatCGT a réussi en une matinée ce que la construction de la gauche a mis deux siècles à organiser — la grève générale, en local, sans installation, depuis un navigateur. La désinformation des autres IA a du souci à se faire : désormais, face à chaque réponse approximative, se dressera une réponse exacte, sourcée, motionnée, et indisponible.

