« Insurgéland » : nous avons visité en avant-première les huit attractions du parc des luttes
Par notre envoyé spécial, convié à observer les plans et maquettes du futur parc — ouverture prévue « quand le peuple sera prêt », soit, selon la direction, « à une date qui sera débattue en assemblée »
Le chantier n’existe pas encore. Le site non plus, ni le financement, ni le plan de circulation des autocars. Mais dans un hangar de la banlieue de Saint-Denis, une équipe d’historiens, de militants et de scénographes présente aux rares journalistes accrédités les maquettes d’Insurgéland, le grand parc des luttes sociales et de l’émancipation collective, destiné — c’est écrit sur le bandeau d’accueil — à « offrir une riposte majestueuse au récit vendéen ». Huit attractions sont d’ores et déjà à l’étude. Nous les avons toutes observées. Voici notre reportage, attraction par attraction.
1. La Grande Fête de la Raison : le manège des Révolutions
C’est l’attraction d’accueil, celle qui doit « mettre dans l’ambiance ». Un grand carrousel à deux étages dont les concepteurs ont voulu qu’il soit, et c’est écrit sur la maquette, « une allégorie de l’Histoire ». Le manège tourne dans le même sens depuis la maquette inaugurale : les visiteurs montent à gauche, tournent, et finissent leur tour à droite, à l’exact endroit où ils sont montés. Puis ils recommencent. Nous demandons si le public ne risque pas de trouver le cycle un peu répétitif. Le scénographe sourit : « À la sortie, chaque visiteur recevra un tract expliquant que cette fois-ci c’est différent. C’est le tract qui est l’attraction, en réalité. » Le tract, lui, n’existe pas encore : le comité de rédaction est bloqué sur le titre depuis février.

2. « 1789, le combat de gladiateurs révocable »
Le grand-hits du parc. La maquette est superbe : la montée durera quarante-cinq minutes — « c’est pédagogique » —, le sommet offrira une vue dégagée sur les Espaces Émancipés, et la descente s’effectuera en 4,2 secondes. Un des concepteurs, gêné, admet qu’ils cherchent encore comment éviter que la descente ramène exactement au point de départ. Le spectacle nocturne associé, « La Prise de la Bastille », prévoit deux cents comédiens renversant la forteresse à 22h15, la reconstruisant pour la séance de 22h45, et ainsi de suite jusqu’à minuit. Nous demandons si ce cycle permanent de reconstruction n’est pas, quelque part, le propos. Le scénographe marque un temps : « C’est la première fois qu’on nous pose la question de cette manière. On va missionner un groupe de travail « déconstruction ». Il rendra ses conclusions en 1830. »

Et puis il y a la boutique prévue à la sortie de l’attraction : des tours Eiffel « Liberté Égalité Fraternité » made in China. Nous faisons remarquer que c’est exactement la boutique du vrai Puy du Fou. Réponse : « La nôtre sera vendue ironiquement. » Le fournisseur, lui, sera le même.
3. « La Commune : 72 jours de bonheur » (durée du pass saisonnier)
L’espace immersif le plus abouti des maquettes. Le concept : le visiteur n’y passera que 72 jours — c’est le principe même de l’attraction —, avant une Semaine Sanglante reconstituée avec des effets spéciaux que le fournisseur promet « réalistes à en faire demander l’asile politique dans le parc voisin, celui de droite ». Nous faisons remarquer que la maquette voisine, celle du Puy du Fou original, exécute à peu près le même spectacle avec les figures inversées et trois siècles de plus de recul. Un historien du projet répond, placide : « Eux, ils pleurent la Vendée. Nous, on pleure aussi. C’est une différence de pleurnichement, donc de civilisation. »
Un détail surprend : à la sortie de l’espace Commune, la maquette prévoit que le personnel soit réquisitionné chaque soir pour « renforcer les fortifications du niveau 2 ». Le syndicat du parc est consulté. Il indique par courrier qu’il sera en grève ce soir-là, et tous les autres soirs, mais qu’il soutient pleinement l’intention historique.
4. « Le Grand Rex du Front populaire »
L’attraction aquatique n’est encore qu’au stade du croquis, mais le concept est posé : canoës collectifs, signature des accords de Matignon sur tablette tactile, vague de revendications toutes les quinze minutes — l’effet est garanti mouillé. Le point réglementaire du dispositif : deux semaines de congés payés inclus dans le billet d’entrée. Malheureusement, les études de fréquentation imposent que ces deux semaines soient consacrées à la file d’attente de cette seule attraction, dont la durée prévisionnelle affichée sur la maquette est de 1936 minutes. La direction parle d’« hommage ». Le scénographe parle de « fréquentation réaliste ». La CGT du projet parle d’« un début, très encourageant ».
5. « L’Attraction de la redistribution »
L’idée la plus commentée du hangar, et de loin. Le principe : la file « prioritaire » (90 minutes) devient la file « ordinaire » dès que vous entrez, au profit des nouveaux arrivants, qui récupèrent votre place et celle de tous ceux qui attendaient derrière vous. Le dossier pédagogique remis à la presse indique que « chacun selon ses besoins, chacun selon ses files ». Nous assistons à une simulation avec des figurins : au bout de trois cycles, plus personne ne bouge et tout le monde attend ensemble, dans une parfaite égalité d’attente. Le public-testeur, interrogé, trouve ça « profondément juste et infiniment frustrant », formule retenue par la direction comme argument de vente et par le syndicat comme cahier revendicatif.
6. « La Convention nationale en accéléré »
Le grand-huit de la Terreur. La montée dure six mois (le parc prévoit des dortoirs), la descente trois secondes. À la sortie, un comité de salut public examine chaque souvenir acheté à la boutique pour vérifier qu’il n’est pas contre-révolutionnaire. Les rejets sont jetés dans un bassin baptisé « le thermidor », où une machine à vagues les renvoie sur les visiteurs toutes les vingt minutes. Une note manuscrite sur la maquette précise que Robespierre devra « idéalement être joué par quelqu’un d’aimable, pour éviter tout amalgame ». Le poste n’est pas pourvu : personne d’aimable ne s’est présenté.
7. « Peut-on vendre l’émancipation en formule famille 2 adultes 2 enfants ? »
C’est le grand débat pédagogique du parc, et il a sa propre maquette : un amphithéâtre où sera organisée, chaque jour à 15h, une table ronde permanente entre philosophes, économistes et responsables de la billetterie. Nous avons assisté à la répétition. Un philosophe marxiste venu pour la maquette a découvert, en direct, que le programme des animations passait avant tout par « la valeur ajoutée de l’accueil des autocars scolaires ». Il a quitté la salle à la quarantième minute, emportant sous le bras le dossier de pré-ouverture. On l’a vu ressortir trente secondes plus tard : la sortie est aussi une boucle, pour des raisons pédagogiques.
La conclusion de la table ronde, encore provisoire : « L’émancipation ne se vend pas. Elle se propose en formule famille 2 adultes 2 enfants, parking compris, avec 10 % de remise en ligne. »
8. Le Musée des luttes, sponsorisé par…
C’est l’article d’investigation que notre envoyé spécial n’a pas pu faire dans le hangar, faute de sponsor. La maquette du musée prévoit en effet : une reconstitution de la Commune présentée par une banque, une lutte des mineurs subventionnée par un groupe énergétique, et un Grand Soir garanti par un sponsor de chauffage. Sur la version actuelle de la maquette, tous les logos ont été retirés « pour raison de cohérence ». Sur la version précédente, ils étaient tous là. Sur la version suivante, selon la direction, « il n’y aura plus de logos, seulement des partenaires sincères ». Le musée aura aussi une aile consacrée aux luttes contre les sponsors, dont le mécénat est à l’étude.
En sortant du hangar
Un mot sur la sortie, qui a aussi sa maquette. L’écriteau de la caisse prévoit « Prix libre ». Nous demandons ce que cela signifie. « Le prix est libre. » — « Libre pour le visiteur de choisir ? » — « Libre pour le parc de choisir le prix. » Il y a un contentieux prévisionnel sur cette question ; il sera consultable au service réclamations, ouvert les jours pairs de 14h à 14h20, pendant la grève du service réclamations, déjà inscrite dans le plan de charge.
Verdict : ⚖️⚖️⚖️⚖️ (4 gibets sur 5). Sur les maquettes, tout est magnifique : les luttes y sont éclatantes, l’Histoire y est émancipée, et les drapeaux, en carton plume, flottent dans le bon sens. Il ne reste au parc qu’à ouvrir, à se réjouir que l’émancipation collective soit définitivement compatible avec le stationnement des autocars, et à espérer que M. de Villiers, qui a des loups et des cascades, ne découvre jamais que ce projet a surtout, pour l’instant, des réunions. Mais comme le dit le bandeau d’accueil : « Le peuple sera prêt quand il sera prêt. » En attendant, les huit maquettes, elles, sont prêtes. Elles attendent. Comme le Grand Soir.

